/ utopies gravitaires

/ rituel savonneux / cycle des sculptures chorégraphiques / intérieur / 360° / en devenir

Une architecture chorégraphique

manomètres, eau, air, helium, mousse, tuyaux, savons, recipient plomberie, verre, tubes, son,  corps, souffle

Théâtre de l’Elysée/ Lyon

Assaut de la menuiserie / Saint-Étienne

Amicale Laïque de Terrenoire / Saint-Étienne

Théâtre du Parc / Andrézieux-Bouthéon

Maison des jonglages / La Courneuve

6Mettre / Fresnes 

Assaut de la menuiserie / Saint-Étienne

Ville de Saint Étienne

Département de la Loire

Durée: 45mn environ

mise en piste et souffles: Laurent Chanel

création lumière t Romain de Lagarde

construction: Matthieu Henriot / Takoprod

conception: Arnaud Louski-Pane et Laurent Chanel

Cthulhu mon amour expose à 360° le culte géométrique d'une substance savonneuse.


Dépourvue de poids, une présence expose ces fragiles métamorphoses. Un amas de mousse émerge de polyèdres disposés au sol. La matière y adopte une précaire autoportance. Elle va croitre et se propager. S'ériger et se structurer jusqu'à façonner un édifice totémique en mutation; une chimère architecturale au comportement cosmique. Puis le phénomène se fragmente et se détériore jusqu'à sa disparition.


L’artiste gravite autour de cette mousse et collabore à ses transformations par l'intermédiaire du mouvement et du souffle. L'air qui sort de ses poumons ou celui qui circule dans la salle interfère avec ces éphémères volumes. Modelé par les souffles, effleuré par les flux, l'agencement de bulles oscille sous les vibratoires pressions d'air. En creux, la sculpture dévoile la tactilité de notre atmosphère, ce fluide invisible qui nous emplit et nous contient.


Les qualités physiques de la matière choisie, sa texture, son absence de poids et sa massive latence provoquent une empathie directe. Les alvéoles de nos poumons s'ouvrent, notre respiration s’allonge, notre cage thoracique se dilate pour alléger notre poids perçu. Nous accompagnons la gravité paradoxale qui s'exprime face à nous.

Photos Alexandra Caunes

Il est au fond de toute nos expériences. Ce n’est pas une substance: il ne recèle pas en soi la nature des choses. Il n’est pas non plus un écho tardif qui s’ajoute une fois l’expérience accomplie. C’est un mouvement rythmé, régulier et inlassable, une vague sans bruit qui va jusqu’au bout de l’horizon et revient vers nous pour se briser sur nos corps et exploser nos poumons. Sans lui, rien ne serait possible dans notre vie. Tout se qui arrive doit se mêler à lui, avoir lieu en son enceinte. Le souffle est la première activité de tout vivant supérieur, la seule qui peut prétendre se confondre avec l’être. C’est le seul travail qui ne nous fatigue pas, le seul mouvement qui n’a pas d’autre fin que lui-même. Notre vie commence par un (premier) souffle et se terminera par un (dernier) souffle. Vivre c’est: respirer et embrasser en son propre souffle toute la matière du monde. Il n’est pas seulement le mouvement le plus élémentaire de tout corps humain, il est aussi le premier et le plus simple des actes du vivant. Le souffle est tout simplement le premier nom de l’être-au-monde.


Emmanuel Coccia – La vie des plantes – Editions Payot & Rivages 2016

Photo Alexandra Caunes

Cthulhu est un dispositif monumental et contemplatif à 360°.

Cet OFNI (Objet Flottant Non Identifié) est visible par tout public, adultes comme enfants. Les spectateurs sont libres de se déplacer hors du périmètre central.

La durée du cérémorial est aujourdh'ui de 40mm. Tout lieu intérieur (sans vent) à la taille adéquate peut l'acceuillir. La jauge dépend du nombre de personnes que cet espace pourra contenir.

Bulles Géomètres

La mousse, est une structure  malléable constinuée d'une multitude de bulles aux propriétés physiques et chimiques fascinantes. La bulle est formée d'une minuscule et fragile membrane d'eau ( maintenue entre deux couches de molécules  amphiphiles, le savon) enfermant un gaz.  Ces bulles résolvent alors  physiquement des problèmes spatiaux complexes en mathématique.

C'est le physicien belge Joseph Plateau a énoncé les règles qui régissent l'agencement des bulles : les bulles s'accolent par trois (chaque arête des polyèdres est commune à trois bulles), l'angle entre les faces d'une même bulle est égal à 120 degrés, chaque sommet est commun à quatre arêtes et l'angle entre arêtes est très proche de 109,5 degrés. Dans ces conditions, la mousse est en équilibre mécanique.


Pourquoi cette géométrie? Une paroi de liquide est sous tension. Au sein du liquide, chaque molécule attire celles qui l'environnent. En chaque point, l'énergie de cohésion du liquide correspond à celle qu'il faudrait fournir pour disperser ses molécules. À la surface, l'énergie de cohésion est moindre, puisqu'une molécule y a moins de voisines qu'une molécule localisée au sein du liquide. Plus

la surface est réduite, plus l'énergie de cohésion est favorable. C'est la raison pour laquelle une goutte d'eau en impesanteur adopte une forme sphérique : la sphère est la forme de surface minimale pour un volume donné. Dans

les mousses, la force dite de tension superficielle, tend à minimiser la surface des bulles. Les bulles s'agencent de façon à ce que, le long de l'ensemble des arêtes, les tensions entre faces s'équilibrent : les angles entre arêtes doivent être égaux.

Dispositif

Matière molle

La physique de la matière molle décrit les propriétés de fluides complexes dont les propriétés sont intermédiaires entre celles des liquides et des solides. Le point commun de toutes ces matières est d’être extrèmement sensibles aux fluctuations de l'environnement . Des matières, hybrides, au comportements étranges et propices aux transformations. La mousse est donc une matière molle, constituée de bulles déformables en contact. Elles présentent à la fois des caractéristiques élastiques, plastiques et visqueuses. Sa durée de vie est limitée, elle est ainsi soumise à de nombreux mécanismes de viellissement: elle s'étiole par drainage, murissement ou rupture. 

Cette vulnérabilité de la mousse met en évidence les prises du temps sur la matière, on se retrouve devantun phénomène dont on sent qu'il ne va pas durer. C'est ce caractère éphémère, cette urgence qui accroit sa présence et notre adhésion. Son apparition contient déjà sa disparition, elle devient une figure de l’entropie, condition commune à tous les êtres vivants.

Suffisamment molle pour être pétrie, suffisamment compacte pour revétir une forme structurée, Sa porosité et sa plasticité lui permettent une incertitude de forme propice aux mutations. Son évanescence et sa blancheur lui offre un potentiel de projection infini, comme une case pas encore été coloriée et attendant notre intervention psychique. L'aspect profondément artificel de la mousse s'accompagne pourtant de réveries cotonneuse, d'écumes ou de nuages. La semi transparence des épaisseurs de bulles lui confère une présence spectrale ainsi qu'une qualité de profondeur, nous permettant de plonger dans ses paysages stratifiés. Substance métamorphe, éphémère et sissipare, les bulles se développent, se soulèvent, gravitent, se scindent, se brisent,fusionnent et s'évanouissent.

L'infinie fragilité de la bulle peut ici échafauder des architectures. Un paysage d'apesanteur s'y déploit. Des perceptions paradoxales émergent. Nous visitons un autre monde, soumis à des propriétés physiques troubles, faconné par une outre-gravité.

Photo Alexandra Caunes

Photo Alexandra Caunes

Photo Alexandra Caunes

Howard Phillips Lovecraft

Dans la nouvelle L'appel de Cthulhu (1926), Cthulhu est  évoqué en ces termes: «Nul ne saurait décrire le monstre; aucun langage ne saurait peindre cette vision de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière et de l'ordre cosmique.»

Les arts vivants depuis et avec la matière :

perspectives historiques, esthétiques et épistémologiques ( extraits ) 

/ revue Agôn – ENS de Lyon

…. Alors qu’une partie du théâtre occidental s’est organisée autour d’une perspective anthropocentrée, l’introduction de ces matières sur le devant de la scène et leur adresse paradoxale vient déplacer le truisme de « la coprésence d’êtres vivants dans l’ici et maintenant » de la représentation, déstabilisant le rôle, la place et les attentes des acteurs comme des spectateurs. Comme le fait remarquer le

dramaturge et performeur Augusto Corrieri, la cohabitation au plateau de divers modes d’existence requiert l’invention d’une « expanded dramaturgy » ou d’une « dramaturgy of the background » qui inclurait les non-humains. Il en appelle ainsi à la rédaction de manifestes pour « un théâtre fondé sur l’interrelation cosmique, mettant en scène des éléments subatomiques ou immatériels, ainsi que des entités, des échelles et des

temporalités qui échappent totalement à la compréhension humaine ».

... C’est finalement sur un mode relationnel que s’éprouvent et se constituent ces présences et actions de la matière : des relations qui font exister ces choses matérielles en même temps qu’elles renseignent un certain « régime de matérialité », caractérisant le « type de rapport que nous entretenons avec la matière, et de manière plus générale avec le monde physique qui nous entoure ». Si l’urgence d’une « rematérialisation » et de la prise en compte d’une continuité matérielle entre l’être humain et le monde physique continue d’animer les débats philosophiques, à l’heure où la co-dépendance écologique, économique et culturelle rend intenable la séparation de l’être humain situé face à la nature, elle imprègne tout autant le discours et les pratiques des artistes eux-mêmes.


 Une performance comme celle de Laurent Chanel dans Cthulhu Cthulhu (2019) dit cette interdépendance de l’humain et de la mousse d’hélium dans la vulnérabilité plutôt qu’elle ne célèbre sans nuance l’agentivité de la matière. Les vacillations de la colonne de mousse et les marques qui altèrent sa surface rendent avant tout perceptibles sa porosité et son extrême sensibilité aux écoulements de l’air. Des écoulements qui soutiennent sa croissance en même temps qu’ils la déstabilisent, et auxquels collabore le performeur, dans une chorégraphie attentive qui s’invente au présent.


/ Emma Merabet, Anne-Sophie Noel et Julie Sermon

Mais le premier et le plus paradoxal attribut du souffle est son insubstantiabilité: il n’est pas un objet détaché des autres, mais la vibration par laquelle toute chose s’ouvre à la vie et se mélange avec le reste des objets, l’oscillation qui, pour un instant, anime la matière du monde. Il est une vibration qui touche simultanément le vivant et le monde qui l’entoure. Souffler, c’est faire monde, se fondre en lui, et dessiner à nouveau notre forme dans un exercice perpétuel. L’existence du monde n’est pas un fait d’ordre logique: c’est une question pneumatologique. Seul le souffle peut toucher et éprouver le monde, lui donner existence. On ne peut que respirer le monde.


Emmanuel Coccia –La vie des plantes – Editions Payot & Rivages 2016

Monstrueuses gravités

Cette recherche s’appuie sur des années d’expérimentations artistiques autour de la gravité.Cette volonté de questionner sans relâche la matrice espace-temps-gravité m’amène à concevoir des systèmes

générant du vertige perceptuel .

Il s’agit ici de bouleverser nos perceptions gravitaires par la production de dispositifs qui simulent des gravités monstrueuses.

Une monstruosité qui n’est que le résultat d’un changement d’échelle ( en amplifiant les perceptions corporelles internes ou en changeantl’échelle des phénomènes externes) ou le résultat d’une mobilité (quelle forme serait produite par une pesanteur différente et changeante sur chacune de ses parties).

Puisque la gravité modèle la substance, j’ai choisi d’exhiber des matières qui ne possèdent plus de forme fixe mais sont l’incarnation de cette gravité utopique et sidérante: des formes mutagènes, des

volumes informes, des substances métamorphes .

Parce qu’elles sont mouvantes, parce qu’il s’agit de matières animées, comme on dit dessins animés, elles possèdent l’apparence du vivant. Cette cinétique, comme un rite animiste, crée la sensation d’une présence, d’une identité qui émanerait du matériau. Impossible de ne pas éprouver d’empathie face au vivant, il y a de nous en cette matière, il y a de ça en nous. Les fictions produites ne sont plus fondées sur un référent culturel ou psychologique mais sur notre rapport perceptuel, notre inéluctable relation au monde physique, à l’environnement qui nous entoure, nous englobe, nous engendre. Non plus représenter le vivant mais bien le manifester.